Vivre avec les robots – essai sur l’empathie artificielle – Paul Dumouchel et Luisa Damiano

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Fabriquer des robots pour se connaître soi-même paru le 11 mars 2016 dans Le Temps
Bientôt des machines dotées d’émotions? Deux philosophes renversent les préjugés
Longtemps, la question de savoir comment fonctionne l’esprit humain a été hantée par la question animale: l’important était de se distinguer (ou non), quant à la nature de notre esprit, de nos amies les bêtes. Cette question n’a certes pas trouvé à ce jour de solution définitive. Mais aujourd’hui et depuis un demi-siècle, c’est un autre compétiteur qui a fait irruption sur le théâtre de l’esprit: le robot. La question posée n’est toutefois pas tout à fait la même: il ne s’agit plus tant de savoir ce qui distingue notre esprit de celui des animaux, que de savoir si nous pourrons un jour concevoir des machines qui seront intelligentes au sens où nous le sommes. Mais dans les deux cas, notons-le bien, c’est de nous qu’il s’agit: car aucune des deux questions ne peut trouver sa réponse si l’on ne définit préalablement l’intelligence humaine. Et cela, c’est un problème abyssal.
Robots sociaux
C’est dans cette perspective qu’il faut lire le remarquable livre écrit à quatre mains par les philosophes Paul Dumouchel et Luisa Damiano, Vivre avec les robots. Comme l’indique leur sous-titre – Essai sur l’empathie artificielle –, leur question essentielle n’est pas spécifiquement celle de l’intelligence que celle des émotions. Les deux auteurs sont en effet spécialistes de ce qu’on appelle les «robots sociaux», c’est-à-dire des agents artificiels qui seraient capables «d’interagir socialement avec des agents humains», des robots donc qui, à la différence de tous les robots technologiques qui nous entourent désormais, seraient présents parmi nous «à la manière d’une personne». Ce qui veut dire plus précisément: en ayant des émotions.
Il se trouve en effet que les recherches les plus récentes (au Japon notamment, où les deux auteurs travaillent ou ont travaillé) visent à rendre «les robots capables d’émotions et à les doter d’empathie». Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire exactement? Qu’est-ce qu’une émotion? Quel rôle joue-t-elle dans le comportement humain et où les localiser précisément? Dans le corps? Dans l’esprit? Dans leur interaction, ou dans l’interaction des deux avec l’environnement?
Préjugé
Le préjugé traditionnel (c’est ainsi que les auteurs le qualifient) veut que les émotions soient privées, dans notre for intérieur, et que nos comportements ne servent qu’à les exprimer, secondairement en quelque sorte. C’est pourquoi on juge habituellement que les émotions exprimées par un robot ne peuvent être que trompeuses ou illusoires: n’ayant pas de vie intérieure, ils ne peuvent que feindre d’en avoir, puisqu’ils ne ressentent rien.
Or, c’est une autre hypothèse que les auteurs explorent à la faveur de ces recherches japonaises: nos émotions et nos réactions empathiques ne seraient «ni des productions privées ni des entreprises solitaires. Ce sont plutôt des œuvres communes auxquelles plusieurs participent». Du coup, «vivre avec des robots empathiques et émotionnels ce sera partager avec eux une expérience affective qui s’apparente un peu à celle que nous pouvons avoir dans nos rapports avec nos animaux de compagnie ou à celle d’un enfant avec sa peluche». C’est ce qu’ils appellent «l’approche de la coordination affective», qui met l’accent non sur la véracité ou non des émotions des robots (question sans fondement, puisqu’ils n’en ont pas), mais sur celle de leur capacité à s’intégrer à une interaction dynamique avec les humains. Si de tels robots étaient techniquement possibles, nous pourrions alors coévoluer avec ces nouveaux partenaires sociaux.
Ethique robotique
Ces perspectives nouvelles bouleversent entre autres choses ce qu’on appelle aujourd’hui l’éthique robotique, qui consiste à implanter dans les robots (robots militaires, robots infirmiers, etc.) des règles de comportement qui satisfassent à nos standards moraux. Les robots empathiques ou substituts, eux, ne pourront être réduits à ces règles prédéterminées: le fait qu’ils soient intégrés à une dynamique relationnelle évolutive laisse présager – à l’intérieur de certaines limites – des comportements ouverts et créatifs. Nos attitudes éthiques en seront elles-mêmes modifiées, puisque nous ferons face à des partenaires inédits.
Il ne faut certes pas perdre de vue l’aspect encore prospectif et spéculatif de ces recherches et réflexions de Dumouchel et Damiano. Elles n’en sont pas moins d’une profondeur et d’une intelligence remarquables, et ouvrent, comme toutes les enquêtes vraiment sérieuses en robotique, sur une meilleure compréhension de nous-mêmes, en l’occurrence de la nature sociale de notre esprit. Même si on peut douter que des robots sociaux puissent jamais décrypter la formidable complexité de nos sentiments et s’y ajuster, ce projet n’en représente pas moins une étape passionnante, moins dans la robotique que dans la quête de l’esprit humain par lui-même.

More info :
http://www.ict-21.ch/l4d/pg/file/read/892145/vivre-avec-les-robots-essai-sur-lempathie-artificielle-paul-dumouchel-et-luisa-damiano

 

About Raymond Morel (2113 Articles)
Raymond Morel is a member of the Board of Directors at SI and is President of Social-IN3, a cooperative of a researchers’ convinced of the need to address new challenges of today's Information Age, which is slowly and surely modify the entire society.

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