La “disruption”, ou quand la technologie va beaucoup trop vite pour les humains Le philosophe Bernard Stiegler montre comment l’accélération technique menace de tout détruire. Entretien.

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Ars Industrialis association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit

 

La “disruption”, ou quand la

technologie va beaucoup trop vite pour les humains

Paru dans “L’Obs” du 30 juin 2016. Ars Industrialis

Le philosophe Bernard Stiegler montre comment l’accélération technique menace de tout détruire. Entretien.

 

L’OBS. Le mot «disruption» est apparu récemment dans le langage courant. Comment s’est-il mis à vous intéresser et quelle définition lui don- nez-vous ?

 

Bernard Stiegler. Avant de faire florès dans la Silicon Valley, le terme vient du mar- keting. Je l’ai d’abord rencontré en 1997, dans un livre intitulé «Disruption» où le pu- blicitaire français Jean-Marie Dru y développait l’idée que désormais, il faut saisir tous ses compétiteurs par la vitesse et les tétaniser pour les anéantir. Du marketing, ce discours martial est passé depuis à l’économie numérique. Et il résonne avec le travail que je mène depuis longtemps sur les effets du web.

L’année où il entre dans le domaine public, 1993, c’est un tournant majeur et tout ce qu’on vit en ce moment sur le mode dramatique procède de ce qui a commencé à ce moment-là. Parce que c’est une technologie capable de faire circuler des informations à 200 millions de mètres/secondes – soit les deux tiers de la vitesse de la lumière -, de connecter 3,5 milliards de personnes et de traiter simultanément les données pro- duites par ces 3,5 milliards de personnes, le développement du World Wide Web a permis des stratégies disruptives.

Les machines vont plus vite que nous et peuvent être utilisées pour créer des états de fait où il n’y a pas de droit, parce qu’il y a un vide juridique. On n’est pas hors la loi à proprement parler, mais on n’est pas dans la loi non plus. La disruption, c’est comme un Far West technologique.

 

Et où voyez-vous des exemples de ce Far West?

Partout. L’ubérisation – c’est-à-dire la mise en concurrence d’une profession par une plateforme numérique, comme le fait Uber avec les taxis – court-circuite des pans en- tiers de l’économie et du droit social. L’université elle-même est complètement dépas- sée par les questions extraordinaires posées par les technologies informatiques qui seules permettent l’exploration de l’infiniment petit des nanotechnologies et de l’infi- niment grand de l’astrophysique. Tout ça évolue extrêmement vite. J’ai été membre du Conseil national du Numérique pendant trois ans, on était sans arrêt en train d’instruire des sujets, qui, quand on les avait finalement instruits, s’étaient déplacés. Tout cela nous oblige à toujours reprendre à zéro. Et à un moment donné, on renonce à l’idée de pouvoir légiférer. Ce qui a un effet très dangereux: un très grand découragement.

 

C’est donc cela la folie qui nous guette, comme le titre de votre livre, «Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou?», l’annonce?

La folie, c’est d’abord l’expérience de ce que les Grecs appelaient l’hubris. Ce qu’on traduit généralement par «démesure» ou «crime». Mais chez les Grecs, l’hubris dé- signe aussi la technique. A l’origine de la société occidentale, les Grecs disent que l’homme est condamné à vivre dans la facticité des objets techniques et que cette vie produit de la folie. Pour eux et jusqu’à la Renaissance, cette folie n’est pas seulement négative d’ailleurs, elle est la condition de la pensée. Pour penser, il faut devenir un peu fou, parce qu’il faut transgresser.

La folie d’aujourd’hui, c’est tout à fait autre chose. C’est une dépression. Une dépression collective largement documentée par les psychiatres de terrain et les statistiques. Partout on a affaire à des gens qui «pètent les plombs», dont certains se font sauter avec une ceinture d’explosifs, d’autres se droguent ou consomment des médicaments, d’autres violent. Les parents ne savent pas quoi faire avec les smartphones de leurs enfants. Notre président ne sait pas quoi faire d’Uber. Notre Premier ministre ne sait plus où donner de la tête. Trump risque d’être élu aux Etats-Unis… Tout ça procède de la même chose, que j’appelle la démoralisation, et qui consiste fondamentalement en une impression de retard sur le réel.

 

Une impression seulement?

On est au bord d’une rupture de système. Et il faut bien examiner la nature de cette rupture. Pour moi, elle est liée au fait que la disruption produit une insolvabilité structurelle. Partout l’emploi va s’effondrer. Les acteurs économiques le dissimulent mais ils ne voient pas d’issue, ils ne savent plus comment solvabiliser le système, parce qu’ils savent qu’il n’y aura pas de retour de la croissance. Cela produit une an- goisse économique majeure. Uber et consorts créent un appauvrissement généralisé qui fait que tout le système dont nous venons – qui reposait sur la redistribution et une vertu économique critiquable à bien des points de vue, mais qui fonctionnait et produisait de l’espoir – ne marche plus. Plus moyen d’y croire et de s’identifier à tout ce qui était porteur d’espoir. Notre société ne produit plus de projections positives. Et nous ne pouvons pas vivre en nous disant que tout va se casser la gueule bientôt. C’est une idée insupportable.

 

Vous donnez l’impression qu’on subit un événement sans acteurs. Vous parlez de tout cela comme si ça ne servait pas d’intérêts…

Au contraire. Il y a évidemment des acteurs et ils servent beaucoup d’intérêts. Dans la Silicon Valley, mais pas seulement. La disruption est aujourd’hui enseignée à Harvard par Clayton Christensen, et il explique aux élites américaines que toute stratégie doit être disruptive, qu’il faut utiliser des accélérateurs algorithmiques pour remettre tout en cause: la statistique, le droit, les métiers, l’aptitude même à produire de la théorie.

J’ai cru et crois toujours que cette transformation numérique est aussi porteuse de quelque chose de tout à fait nouveau, de fascinant et de passionnant. Par exemple tous les Wiki – de Wikileaks à Wikipédia – et tout ce que j’appelle l’économie contribu- tive. Mais cette transformation – parce qu’elle est un pharmakon, c’est-à-dire un poi- son autant qu’un remède – a été appropriée par des disrupteurs.

 

Dans votre livre, vous en venez à invoquer, sur le modèle de Heidegger qui s’en remet à Dieu, la nécessité d’un miracle. On se dit que si Bernard Stiegler, ancien communiste, se met à croire au miracle, c’est mauvais signe…

Qu’est-ce que c’est qu’un miracle ? Un miracle, c’est une bifurcation que le système qui l’a produite ne peut pas anticiper par le calcul. L’ethnologue et penseur de la tech- nique André Leroi-Gourhan explique qu’on peut toujours anticiper les tendances évo- lutives de la technique, ces tendances ne seront jamais réalisées en tant que telles. Au- trement dit, on a affaire à des phénomènes ultracomplexes dans lesquels il se produit des bifurcations qui ne sont pas anticipables à partir des indicateurs du système dans lesquels on se trouve. Nos gouvernants sont perdus parce qu’ils appliquent les indica- teurs donnés par le système à un système qui est entré en bifurcation. Ça ne peut pas marcher. Faisons une analogie avec un énorme glacier au-dessus d’une vallée. On peut toujours penser qu’il ne va pas tomber. Mais il suffit qu’une fourmi déplace un caillou, qui fait bouger une moraine, qui elle-même entraîne le glacier, pour que la vallée soit recouverte. Ma position, c’est de préparer la chute du glacier.

 

Comment faire ?

On délibère, et on agit. Si on a décidé d’investir auparavant dans la vallée d’à côté – en y créant des activités, etc. – la disparition de la vallée menacée reste une catastrophe, bien sûr, mais elle devient l’exploitation d’une force naturelle qui aurait été vraiment catastrophique si on ne l’avait pas provoquée. Je m’inspire de ce que Deleuze, dans la «Logique du sens», a appelé la quasi-causalité, et qu’il a reprise aux stoïciens: il faut renverser les situations accidentelles en situations nécessaires, «faire de nécessité ver- tu» comme on dit dans le langage populaire. C’est ce que j’ai fait en prison [entre 1978 et 1983, après quatre braquages, NDLR]. De mes cinq ans d’incarcération, j’ai fait les années les plus intéressantes de ma vie. On peut appliquer cette logique à toute situation.

 

Je reprends ma question: comment faire à une autre échelle que l’individu ?

Il faut disrupter, mais à notre manière. Pour produire un monde nouveau. Si on prend acte que la disruption, c’est d’abord la disparition de l’emploi et l’impossibilité de la redistribution, il faut redistribuer du temps, il faut rémunérer du temps.

Je m’appuie sur la théorie de la «capabilité» chez l’économiste indien Amartya Sen. Sen remarque au début des années 1970 que si les Bangladais s’en sortent mieux que les habitants de Harlem, alors qu’ils sont beaucoup plus démunis, c’est parce qu’ils ont des savoirs. Les habitants de Harlem sont complètement prolétarisés, ils n’ont plus aucun savoir. Ce que décrit Sen dans le Harlem des années 1970, nous le vivons aujourd’hui en France et ailleurs. L’automatisation contemporaine nous prolétarise. La prolétarisation, c’est la perte d’un savoir, et le savoir, c’est ce qui peut produire des bifurcations. Or il y a d’autres usages de la technologie nous permettant de produire du savoir.

 

Ce que vous êtes en train de monter à Plaine Commune, la communauté d’agglomérations qui regroupe une petite dizaine de villes de Seine- Saint-Denis, relève de cet autre usage de la technologie ?

Exactement. L’idée, c’est de faire de ce territoire – aujourd’hui considéré comme très en retard – un laboratoire d’avant-garde, un réseau de villes vraiment intelligentes. Il s’agit d’utiliser la technologie pour réfléchir, comme l’a fait Jean-François Caron, le maire de Loos-en-Gohelle, dans le Nord-Pas-de-Calais. Je m’inspire aussi du travail de Michel Bauwens qui, avec la Fondation P2P, aide les gens qui veulent s’organiser en réseaux pour prendre en commun les décisions affectant la gestion de leurs villes.

Nous allons créer un revenu contributif, versé à de très jeunes habitants de Plaine Commune pour les encourager à s’emparer de ce que l’on offre en terme de formation. Ce revenu n’est pas un revenu de base, mais un revenu conditionnel. Ces jeunes de- vront contribuer régulièrement à la vie locale – et sous la forme qu’ils choisiront chacun -, comme les intermittents qui doivent travailler un certain nombre d’heures pour toucher l’intermittence.

Nous allons créer une caisse de crédit contributif pour permettre aux habitants d’em- prunter en échange de leur propre contribution. Comme c’est expérimental, tout ça sera accompagné par des thésards de toutes disciplines – mathématiciens, juristes, physiciens, philosophes… – qui auront pour mission de travailler en lien avec le terri- toire et avec ses habitants. Un appel d’offres vient d’être lancé.

En parallèle, sur le modèle du Cern qui a inventé le premier web dans ses laboratoires genevois au début des années 1990, nous allons, avec Orange et Dassault systèmes, fa- briquer un nouveau web, un web qui crée du savoir, un web qui remplisse les pro- messes politiques et intellectuelles de ce qu’il était au départ.

 

C’est très intéressant. Mais Plaine Commune contre la Silicon Valley, ça vous semble jouable?

Absolument. C’est la fourmi du glacier dont je parlais tout à l’heure.

Propos recueillis par Xavier de La Porte

Bernard Stiegler, bio express

Le philosophe Bernard Stiegler, fondateur et président du groupe de réflexion philosophique Ars industrialis, dirige également l’Institut de Recherche et d’Innova- tion (IRI) qu’il a créé au sein du Centre Georges-Pompidou. Il a récemment publié “la Société automatique. 1. L’avenir du travail” (Fayard). Vient de paraître: “Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou?” aux Editions Les Liens qui Libèrent.

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About Raymond Morel (1997 Articles)
Raymond Morel is a member of the Board of Directors at SI and is President of Social-IN3, a cooperative of a researchers’ convinced of the need to address new challenges of today's Information Age, which is slowly and surely modify the entire society.

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