Dossier : Conférence Lyon 2017 : Le grand défi de l’EMI (Education aux médias et à l’information)

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JANVIER 2017 – Numéro 174

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CDI – Documentation

 

 

Par François Jarraud

 

 

A la Une : Professeurs documentalistes : Un nouveau projet de circulaire de mission

 

Deux jours avant la réunion du groupe de travail sur la circulaire de mission des professeurs documentalistes, le Snes publie le nouveau projet de circulaire de mission proposé par le ministère. Le nouveau texte revient sur les heures d’enseignement.

 

“Le professeur documentaliste peut intervenir seul auprès des élèves dans des formations, des activités pédagogiques et d’enseignement, mais également de médiation documentaire, ainsi que dans le cadre de co-enseignements, notamment pour que les apprentissages prennent en compte l’éducation aux médias et à l’information… Le professeur documentaliste peut exercer des heures d’enseignement. « Les heures d’enseignement correspondent aux heures d’intervention pédagogique devant élèves telles qu’elle résultent de la mise en oeuvre des horaires d’enseignement définis pour chaque cycle » (circulaire n°2015-057 du 29 avril 2015). En application du III de l’article 2 du décret 2014-940, chaque heure d’enseignement est décomptée pour deux heures dans le maximum de service des professeurs documentalistes”. Mais le texte précise aussi que “Les heures d’enseignement sont effectuées dans le respect nécessaire du bon fonctionnement du CDI”.

La mission du professeur documentaliste concerne aussi le numérique. ” Le professeur documentaliste participe à la définition du volet numérique du projet d’établissement. Il facilite l’intégration des ressources numériques dans les pratiques pédagogiques, notamment lors des travaux interdisciplinaires. Le professeur documentaliste assure une veille professionnelle, informationnelle, pédagogique et culturelle pour l’ensemble de la communauté éducative”.

 

Le projet de circulaire

https://www.snes.edu/Professeur-documentaliste-c-est-un-metier.html

 

 

 

Dossier : Conférence Lyon 2017 : Le grand défi de l’EMI

 

Dans une culture numérique qui invente de nouvelles façons de trouver, produire, partager l’information, le défi est essentiel : être agi ou devenir acteur ? subir ou participer en toute lucidité à la société de la connaissance en train d’advenir ? C’est l’enjeu de l’Education aux Médias et à l’Information (EMI) : une finalité essentielle de l’Ecole depuis la loi de Refondation qui doit être portée par tous les acteurs et toutes les disciplines. A Lyon, du 9 au 11 janvier 2017, une conférence nationale a tenté de faire le point et de tracer des directions : enseignants, formateurs et experts ont croisé pratiques et réflexions pour aider les élèves à trouver leur place dans la culture numérique, de façon active, critique et responsable. Echos de la 1ère journée…

 

Enjeux démocratiques

D’emblée, Michel Lussault, directeur de l’Institut français de l’éducation, invite à élever le niveau du débat sur l’éducation en France : sommes-nous capables d’avoir en la matière un vrai débat démocratique, raisonné, éclairé ? De récentes controverses absurdes sur la notion de « prédicat », présente dans les nouveaux programmes, l’illustrent à nouveau : il faut se montrer ferme contre les contrefacteurs éhontés, ce qui s’apprend dans l’EMI, rappeler aussi par exemple que celle-ci n’œuvre pas contre les disciplines mais avec elles. Le thème de cette conférence dépasse ainsi largement la question du numérique pour embrasser celle de la démocratie. Françoise Moulin-Civil, rectrice de l’académie de Lyon, le souligne à son tour : l’école n’est pas là pour former des spécialistes de discipline, mais des citoyens. Normand Landry, professeur des universités au Canada, relie dans l’intitulé même de sa chaire, l’éducation aux médias et les droits humains.

Dans son intervention de clôture, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’éducation nationale, situe la conférence dans son contexte : 2 ans après les attentats de janvier 2015, une époque où pèsent des menaces contre la liberté d’expression et où prolifère la désinformation. L’EMI est « une priorité au cœur de la mobilisation de l’Ecole pour les valeurs de la République ». Elle nous invite à repenser quotidiennement chacune de nos actions, à innover. Pour tous les participants, le défi éducatif est donc immense, simultanément éducatif et démocratique : il s’agit de promouvoir la citoyenneté en la mettant en œuvre au cœur des pratiques pédagogiques.

 

Éduquer à l’incertitude

Dans sa conférence augurale, Dominique Boullier, professeur de sociologie à Lausanne, livre des diagnostics : l’incapacité à prendre en compte les conséquences de ses actes génère l’incertitude (au-delà du risque). Il y a une incertitude propre au numérique : le bug, l’opacité des algorithmes, l’insécurité des réseaux, l’incertitude sur les valeurs de l’immatériel, la rapidité d’innovation… Mais la remise en cause des autorités scientifiques date d’avant le numérique, par exemple sur le nucléaire, les OGM, le tabac. La défiance s’étend à tout personnel en position de délégation, en représentation politique. Des composantes de l’incertitude informationnelle sont amplifiées par le numérique. Il y a « changement de régime médiatique » : un changement dans le monde (incertitude), un changement dans les savoirs sur le monde (doute), un changement dans les porte-parole du monde (défiance). Les facteurs d’incertitude sont la prolifération (fin de la rareté), l’horizontalité (fin des porte-paroles), la haute fréquence (fin de la différance). Les moteurs de recherche sont désormais des moteurs de réponses, fait remarquer Dominique Boullier. Il conclut par une invitation : contre la mélancolie de la défiance, « amplifier par le numérique la joie de l’émergence collective des connaissances ».

 

Adhérer aux valeurs de la République

Daniel Agacinski, conseiller de la direction, France Stratégie, rappelle Ferdinand Buisson : « On ne fait pas des Républicains comme on fait des catholiques ». Il s’agit bien par l’EMI de se faire citoyen en acte. Quelques pistes : reconquérir une disposition à la réflexivité contre « l’économie de l’attention », ce qui suppose un arrachement au rythme du numérique, acquérir le recul sur ses propres usages et leur inscription dans les usages sociaux, construire un va et vient entre immersion et retrait. Pour Anna Angeli, adjointe au maire du Pré-Saint-Gervais, les projets éducatifs de territoire constituent aussi un espace possible où mener l’EMI, où développer la culture numérique. Gilles Braun, Inspecteur général, fait remarquer combien il peut être intéressant d’intégrer les jeunes aux plateformes de vie publique, sur les sites de la ville.

Sophie Jehel, chercheuse au Centre d’études sur les médias, les technologies et l’internationalisation, souligne combien le web des algorithmes et de la recommandation manifeste une indifférence aux valeurs. Les jeunes peuvent se sentir stigmatisés dans la façon dont on représente leur rapport à l’information, ce qui alimente la défiance vis à vis des autorités. Sophie Jehel montre en particulier le poids actuel des émissions de la téléréalité, qui nous posent d’ailleurs probléme : comment introduire dans l’EMI des contenus qui ne sont pas légitimes ? Ces émissions s’opposent aux valeurs de la République : elles valorisent la compétition généralisée, y compris des corps et de l’intimité, elles éduquent au consentement à la surveillance, elles reposent sur la construction de clans fondés sur l’inégalité et les stéréotypes. Tous les coups y sont permis pour triompher des autres : la trahison apparait plus essentielle que le « care », la fraternité. Comment lutter ? Il faut, insiste Sophie Jehel, tenir compte de l’adhésion affective des jeunes à ces émissions. Il convient aussi de créer des espaces de réflexivité pour aider à transformer les postures : questionner sur les modalités de la compétition, mettre en relation les valeurs de ces émissions avec celles de la République, auxquelles ils sont attachés, en insistant en particulier sur la discrimination.

 

Affronter les mutations de l’information

Jean-Michel Salaün, professeur à l’École normale supérieure de Lyon, explique « le passage d’un régime de savoir à un autre ». Les 19ème-20ème siècles furent documentaires. Le document y était un objet porteur de sens qui servait à transmettre et prouver. Le contexte était marqué par l’esprit scientifique, les votes, l’industrie, l’auteur, les revues, les lois, les brevets, les œuvres, les médias et l’imprimerie. L’enjeu était la transmission intergénérationnelle. Les 20ème-21ème siècles sont numériques. Les documents y sont divers : documents numériques (web 1), néodocuments (web 2), données (web 3). Ils servent davantage à partager et prévoir. Le contexte est marqué par le savoir limité, la communauté, les opinions, les services, la personnalisation, la réflexivité, l’individu, les médias sociaux, les blogs, wikipedia, les GPS, les smartphones … L’enjeu est désormais la transmission infragénérationnelle. Les conséquences sont positives : plus grande efficacité dans l’accès au savoir, sociabilité, rapidité, transparence, efficacité, personnalisation. Mais il y a aussi des dérives : utilisation de nos faiblesses, démocratie des crédules, manipulations, fakes, dévoiement … Pour Jean-Michel Salaün, le défi est de « construire ensemble le nouveau régime de savoir » : encadrer les GAFA, bâtir une déontologie pour les professions du numérique (développeurs, designers, architectes de l’information …), éduquer (dès le primaire) à la littératie numérique, y compris en apprenant à publier. Il faut en particulier faire comprendre que ce n’est pas celui qui crie le plus fort qui a raison : il s’agit d’une exigence démocratique, y compris sur le web.

Charles Nepote, chef de projet « Partage des données publiques » au FING, fait remarquer qu’aujourd’hui tout le monde produit de la donnée, mais que nous ne sommes plus maîtres de l’usage qui est fait de nos données. Des transformations sont en cours : accélération de la capacité de stockage et de la vitesse de traitement, nouveaux modes de production et de collecte, massification des données, coproduction et partage (le crowdsourcing, phénomène ancien dans la botanique ou l’astrophysique avec des non experts qui repèrent des comètes) Mais on garde une vision archaïque de la donnée : on l’envisage toujours comme une ressource de type « la donnée, c’est le nouvel or noir », or il y a autonomisation et pluralité. Pour Charles Nepote, il y a nécessité d’éduquer les élèves à cette question. Wendy Mackay, directrice de recherche à l‘INRIA, souligne le défi de l’informatique, science de l’information : augmenter les capacités de l’ordinateur ou celle des humains ?

 

Apprendre la citoyenneté en action

Devenir citoyen du web, devenir citoyen tout cours : en pratique, que faire avec les élèves ? Leur apprendre à publier, répondent en chœur Delphine Barbirati et Michel Guillou dans un atelier commun. Il s’agit d’apprendre ainsi à exercer sa liberté d’expression alors que l’Ecole, témoigne Michel Guillou, ose encore censurer les élèves ou néglige de créer pour eux une plateforme nationale de blogs, tandis qu’un discours de peur ou de méfiance affleure encore chez certains adultes envers la parole des enfants et des jeunes. Pourtant, les initiatives se développent. Elles permettent aux élèves à la fois de s’exercer dans le maniement de la langue, de s’initier aux règles d’usage du web, de développer leur habileté à manier les interfaces et les architextes, d’exercer leur capacité à créer et à collaborer, de mener une réflexion sur leurs propres usages, de travailler des savoirs disciplinaires … Au primaire : twittcontes, écriture d’articles sur wikimini, cartes postales sur Prim à Bord, blogs de classes … Dans le secondaire : réécriture d’œuvres sur les réseaux sociaux, blog i-voix de lecture-écriture-publication-échange autour de la littérature, projets eTwinning, trolling d’articles scientifiques … « Publier, ça s’apprend et on apprend en publiant ! », insistent les orateurs.

Favoriser l’apprentissage de valeurs : en pratique, comment faire ? Emilie Lobjois, professeure d’histoire-géographie à Soissons, témoigne des relations fécondes entre l’EMI et l’Education Morale et Citoyenne. Avec ses élèves de sixième, dans un collège en réseau d’éducation prioritaire, elle a mené un projet contre les discriminations, en particulier sexistes. Au programme, par exemple : débat autour du clip des magasins U « Noël sans préjugés » pour en extraire le message explicite et le message implicite, identification de stéréotypes sexistes dans un catalogue Go sport (les hommes y sont représentés 5 fois et les femmes 2 fois, celles-ci toujours accompagnées, les sports masculins sont tous associés à la force, à l’énergie…), travail en classe inversée pour recenser les métiers que les élèves souhaiteraient exercer quand ils seront adultes et les représentations genrées que véhiculent ces « choix »… Ce qui importe selon Emilie Lobjois, c’est de baser l’EMI sur le quotidien, les représentations, les usages réels des élèves. Elle cite Michel Reverchon-Billot : « Si on veut que l’EMI prenne du sens dans les disciplines, je crois qu’il faut, avant tout, qu’on accepte que les élèves aillent chercher ailleurs qu’à l’école des connaissances auxquelles ils sont quasiment plus exposés qu’aux savoirs de l’école. » Ce qui importe encore pour Emilie Lobjois, c’est de chercher cohérence entre contenus et démarche : collaborer pour apprendre le vivre ensemble, pour faire vivre la fraternité, travailler en groupes mixtes avec une répartition non sexiste des rôles, construire l”esprit critique par les échanges avec les autres.

 

Jean-Michel Le Baut

 

 

 

Conférence Lyon 2017 : Quand l’EMI transforme l’École

 

Pour ou contre le numérique ? La question ne se pose même plus : le numérique est là, il constitue désormais notre milieu de vie. La question désormais est bel et bien : le numérique comment ? Que peut en faire l’École pour développer chez tous les élèves des compétences essentielles : informationnelles, réflexives, techniques, créatives, collaboratives … ? En quoi le numérique à son tour est-il alors capable de transformer pratiques de classes, modalités de formation des enseignants, forme des établissements scolaires … Ces enjeux de l’Éducation aux Médias et à l’Information ont fait l’objet d’une conférence nationale à Lyon du 9 au 11 janvier 2017. Acteurs, témoins et experts ont partagé pratiques et réflexions pour aider au final les élèves à se construire comme citoyens du web actifs et critiques, créatifs et responsables. Échos de la 2ème journée …

 

Transformer les pratiques de classe

Pour Catherine Becchetti-Bizot, Inspectrice générale de l’éducation nationale, le numérique doit être intégré dans les pratiques non comme une activité supplémentaire. Il s’agit d’une manière d’être et de travailler ensemble dans un environnement qui est devenu le quotidien des élèves. Il faut amener les élèves à des pratiques conscientes et responsables. Les enseignants qui innovent revivifient eux-mêmes des pratiques pédagogiques qui se sont sclérosées au fil du temps.

En témoigne Yann Houry, professeur de français au collège départemental de Labrit dans l’académie de Bordeaux. Les élèves, traditionnellement invités à ignorer leurs voisins en classe, ici travaillent ensemble, par exemple autour de la publication en ligne d’articles sur l’encyclopédie Vikidia. Ils collaborent entre eux, mais interagissent aussi avec l’enseignant et le professeur-documentaliste, et même avec le monde extérieur. L’éducation au travail de groupe, explique Yann Houry, relève d’une éducation citoyenne. Lionel Vighier présente aussi le travail, quasi écologique, mené avec ses collégiens autour des théories complotistes qui polluent le web : analyse de la rhétorique qui les fonde, production de vidéos parodiques, travail en prolongement sur la fiabilité des sources.

Dans un atelier, Pascal Mériaux, explique ses usages de jeux sérieux en tant que professeur d’histoire-géographie à Lyon. Il peut être intéressant d’analyser avec les élèves l’idéologie à l’œuvre dans ces nouveaux objets culturels de masse. Des jeux sérieux comme 2025exmachina, L’Isoloir, Datak, Isis the end … peuvent servir de supports pédagogiques à condition que l’enseignant.e joue son rôle (mise en contexte du jeu dans la séquence d’apprentissage, observation et analyse pendant le jeu, débriefing indispensable). Karen Prévost-Sorbe, coordinatrice académique du CLEMI dans l’académie d’Orléans-Tours, montre comment mettre en œuvre un projet de webradio : un remarquable outil pour appendre à écrire et parler, une chance aussi pour la pédagogie du détour. Suite à l’objectif ministériel « un media par établissement scolaire », les CPE aussi s’en sont emparés pour faire vivre CVL et CVC. Un projet webradio, est-il souligné, appartient entièrement aux élèves et implique un changement de posture des enseignants.

 

Favoriser les pratiques réflexives

Vincent Audebert, IA-IPR de Sciences de la vie et de la Terre dans l’académie de Créteil, nous le rappelle : le numérique est un milieu d’organisation des savoirs, il est désormais notre milieu de vie. A l’Ecole, il faut y aménager une circulation authentique, par exemple cette activité invitant à débusquer et analyser les « trolls » dans les commentaires d’articles scientifiques en ligne. On peut faire rentrer la bêtise dans la classe pour déconstruire, pour distinguer croyance, opinion, preuve, savoir … L’élève, est-il souligné, doit être capable de métacognition : il doit apprendre et comprendre le cheminement du savoir, d’où la nécessité de faire retour sur la démarche accomplie pour se l’approprier. En témoigne le projet des Savanturiers, qui amène ainsi les élèves à adopter une démarche d’explorateurs, de chercheurs, pour au final conscientiser. La rétroaction de l’enseignant est primordiale dans cette étape de secondarisation des savoirs, en particulier pour des élèves en difficulté. L’enseignant doit aussi avoir un projet pour contrecarrer l’oubli : retrouver de manière régulière les savoirs, les tester de façon répétée. Il y a des injonctions paradoxales du système, souligne aussi Vincent Audebert : on dissuade d’utiliser Wikipedia ou Google traduction alors que tout le monde l’utilise ! Il serait plus judicieux d’acquérir de « bons usages » du copier-coller, par exemple d’utiliser Storify pour apprendre à sélectionner et transférer. L’Ecole est un milieu numérique enrichi : il faut y multiplier les interactions et les rétroactions, en les adaptant aux besoins des élèves.

A la lumière du projet Wikiconcours, Gilles Sahut, professeur à l’ESPE de Toulouse, abonde en ce sens. L’élève doit se faire chercheur et métachercheur : il doit mener par exemple une réflexion sur la qualité des sources. Le risque est qu’il considère le site comme fiable parce que formellement bien fait. Les effets du Wikiconcours ont été évalués : les élèves ont progressé quant à la compréhension des mécanismes éditoriaux de fabrication des articles, mais pas assez sur la capacité à évaluer la qualité des articles. C’est donc bien qu’il faut prendre le temps de la réflexivité des élèves, voire prévoir un apprentissage explicite.

Christophe Poupet, directeur des ateliers CANOPÉ Berry dans l’académie d’Orléans-Tours, souligne combien il est difficile de trouver l’équilibre entre liberté et guidage : l’enseignant doit baliser des étapes et laisser de la liberté entre ces points. L’enjeu ? Passer d’un film en 2D maîtrisé par le professeur à des films à 360° qui permettent aux élèves de choisir leurs chemins.

 

Transformer la formation

Une table ronde amène à partager les regards sur la formation des enseignants à l’EMI et, de manière générale, sur ses possibles évolutions. Nicolas Rocher, IA-IPR d’histoire-géographie dans l’académie de Clermont-Ferrand, présente le MOOC EMI mis en place depuis 3 ans sur la plateforme FUN de l’ENS Cachan. 2/ 3 des inscrits y sont des enseignants. On y orchestre apport de savoir, interactivité, mise en activité individuelle ou collective des participants, jusqu’à aider à faire émerger des projets. Quatre thématiques sont proposées : citoyenneté, sciences, information/désinformation, économie d’internet. Certaines académies ont intégré le MOOC à leur dispositif de formation, initiale ou continue.

Anne Delannoy, professeure-documentaliste, chargée de mission au rectorat de Toulouse, présente le dispositif original du hackathon qui a été expérimenté en formation continue d’enseignants. Il s’agit d’une production collaborative d’enseignants issus de plusieurs disciplines : ils construisent un scénario d’apprentissage en trouvant et fabriquant les ressources nécessaires. Par-delà le scénario produit, le travail développe des compétences d’EMI, informationnelles, numériques et didactiques. Cette approche « learning by doing » en formation montre une volonté d’isomorphisme : il s’agit de soumettre aux enseignants des situations d’apprentissage comparables à celles qu’ils proposent à leurs élèves. Anne Delannoy dégage 4 invariants : la pédagogie active, la prise en compte des usages des enseignants (ce qui suppose de les faire émerger), un retour métacognitif (ce qui implique d’inclure des pauses réflexives), une modification de la posture du formateur (expert disciplinaire, personne-ressource, à l’écoute des besoins, organisateur, évaluateur, garant de la coopération entre participants …).

Carole Blaszczyck, IA-IPR Etablissements et vie scolaire, présente le dispositif de formation à l’EMI dans l’académie de Bordeaux : 70 formateurs académiques formés, qui forment ensuite les référents EMI (2 par établissements). L’EMI ainsi se construit au sein même des établissements, avec les équipes. Pour Vincent Liquète, professeur à l’ESPE d’Aquitaine, il faut dépasser la question de la ressource pour envisager la question du dispositif, qui réunit des ressources, des techniques, des usages, des intervenants. Organiser une formation à l’ÉMI, c’est coordonner des spécialistes du numérique, de l’éducatif, de l’information, etc. Une UE spécifique a été mise en place dans le master MEEF Pédagogie projet numérique. Le professeur-documentaliste est un acteur central pour convoquer les questions numériques : il est une interface, mais l’EMI est un objet à se partager ! Vincent Liquète souligne encore l’intérêt des Travaux Personnels Encadrés en première pour travailler toutes ces compétences : un dispositif essentiel qui s’est pourtant institutionnellement affaibli…

 

De la formation à la pratique de classe ?

Marion Margerit, professeure de mathématiques au collège le Bastion à Carcassonne, présente avec Marie-Hélène Hilaire, professeure-documentaliste, le projet « Enquêtes Z ». Les deux collègues ont suivi une formation à l’EMI faite par Guillemette Reviron autour de la démarche zététique de Sophie Mazet, auteure du « Manuel d’autodéfense intellectuelle ». Il s’agit d’une très intéressante démarche d’enseignement de l’esprit critique. A partir d’une question (par exemple « Les fantômes existent-ils ? »), l’élève est amené à se situer sur une « échelle de vraisemblance ». S’ensuit une étape de documentation et d’investigation pour forger son opinion. L’élève se repositionne alors sur l’échelle de vraisemblance en argumentant. Une possible remise en question doit lui permettre de développer encore son esprit critique. Une quinzaine de professeur.e.s se sont formé.e.s à la démarche, transversale et de nouveaux projets ont émergé, notamment un club d’esprit critique « Enquêtes Z » avec une quinzaine d’élèves volontaires qui produisent des vidéos sur les enquêtes menées. Marion Margerit donne l’exemple d’une enquête sur « la curiosité de Lauriole » : formulation d’hypothèses, protocole expérimental, conclusion qui vient valider l’hypothèse d’une illusion optique. Ou encore un travail autour de la rumeur, de type « téléphone arabe », qui apprend la nécessité de remonter à la source de l’information. Marion Margerit se montre convaincante : cet enseignement doit être une priorité, cet enseignement nécessite une formation.

 

Transformer les établissements

Le numérique est-il susceptible de renouveler la « forme scolaire » elle-même ? Pour Vincent Faillet, professeur de Sciences de la vie et de la terre au lycée Dorian à Paris, tout évolue aujourd’hui, sauf la salle de classe. Fossilisée au 17ème siècle, elle est liée à une pédagogie qui n’est plus celle d’aujourd’hui : comment y pratiquer de la pédagogie coopérative intégrant le numérique ? L’espace est organisé pour le modèle de « pédagogie simultanée » des frères des écoles chrétiennes qui a triomphé au 19ème siècle. La salle de classe de Vincent Faillet, quant à elle, a été remaniée par les élèves eux-mêmes pour un « enseignement mutuel ». Il a suffi de mettre 6-7 tableaux aux murs pour que la salle de classe ne soit plus polarisée sur le maître. Il n’y a plus un maître qui dirige, mais des élèves qui travaillent, et parfois dirigent, se font moniteurs de leurs camarades. Les enseignants changent : ils peuvent aussi, appelle Vincent Faillet, transformer la salle de classe, sans beaucoup de moyens, pour redonner primauté et pouvoir aux élèves.

Selon Laurent Jeannin, maître de conférences à l’université de Cergy-Pontoise, le changement de mobilier peut entraîner une augmentation des performances des élèves. L’enjeu est bien de pouvoir travailler ensemble dans des espaces conçus pour le faire, comme les « tiers lieux » du genre Fablabs. Antoine Assus, architecte à Montpellier, invite à comprendre comment se construisent les établissements scolaires. Dans les injonctions officielles, la question centrale est celle de l’hygiène ou de la sécurité, non de la pédagogie. Selon Jean-François Cerisier, professeur au labo Technè de l’université de Poitiers, si les objectifs assignés par la société à l’école changent, alors les formes scolaires changeront. Il faut définir nos interactions avec notre environnement : le rapport à l’information, le rapport aux temps et aux espaces, le rapport de chacun à autrui, le rapport à l’activité, la créativité de chacun. Jean-François Cerisier interroge : n’y a-t-il pas des différences entre les représentations que se font les concepteurs des lieux et la façon dont les étudiants se les approprient ? Comment occupe-t-on et détourne-t-on des espaces qui existent déjà ? Ne faut-il pas envisager aussi la question de l’occupation dans le temps des espaces ?

 

Aux frontières mouvantes de l’École

Organisé par le CLEMI national, un forum du numérique « Vos enfants, les médias et Internet » prolonge les deux jours de la conférence inscrits au plan national de formation. Une table ronde en particulier permet d’aller voir ce qui se transforme aussi avec le numérique aux frontières de l’École.

Antonin Cois, responsable des politiques territoriales à La Ligue de l’enseignement, souligne le travail entrepris par la Ligue autour de l’EMI, y compris pendant les Temps d’Activités Périscolaires. La tentation est forte d’être dans une attitude défensive : de vouloir prévenir des « dangers d’internet ». Voilà qui est contreproductif d’un point de vue éducatif et démocratique : c’est oublier toutes les promesses de la société numérique. Mieux vaut accompagner des pratiques créatives pour développer une attitude critique et responsable.

Pour Kédem Ferré, enseignant d’anglais, formateur à la DANE, il faut arrêter de pointer les adolescents et leurs pratiques : il y a des pratiques tout court, et des liens sociaux à renforcer. François Morel, directeur de l’Atelier Canopé d’Annecy, invite aussi à ne pas faire peur, mais à s’acculturer à l’esprit critique. Pour Olivier Andrieu-Gérard, coordonnateur Pôle Médias-Usages Numériques à l’UNAF, il faut éviter la rupture avec les parents. Pendant longtemps, ceux-ci ont été mis à l’écart des politiques d’éducation aux médias et à l’information. Or, révèle une récente enquête, ils demandent fortement à être accompagnés. 83% des parents souhaitent que les institutions sensibilisent les enfants aux « dangers d’internet ». La difficulté cependant est de les toucher tous.

Dorie Bruyas dirige l’association Fréquence Écoles qui pour toucher vraiment les familles intervient par des ateliers, des conférences, des expositions interactives, des jeux : il s’agit de créer autour de l’EMI un événement, ludique et participatif, tel que « Super demain ». Elle pose la question des filtres en établissement scolaire : comment former les élèves dans ce contexte hyper-protégé ? Jadis, insiste-t-elle, on portait sur le livre le même regard que celui qu’on porte aujourd’hui sur l’écran : « quel temps perdu ! » « Tu n’as vraiment pas mieux à faire ?! » Dans ces questions d’usages plus ou moins maîtrisés du web, le premier sujet, s’avère être la parentalité : dès qu’on décortique le sujet des écrans avec les familles, on rentre dans d’autres sujets psycho-sociaux plus intimes. Dorie Bruyas raconte : une enquête montre que les ados en difficulté se tournent en priorité vers leurs mères, or les femmes de 35-50 ans constituent la catégorie la moins experte, faute de temps disponible, donc de pratique réelle…

Donnons la parole aux ados ! C’est la demande d’Anne Cordier, maîtresse de conférence à Rouen, auteure de « Grandir Connectés ». Il faut en finir avec les discours stéréotypés portés sur eux : soit ce sont des mutants hyperconnectés, soit ils s’adonnent à des pratiques naïves, irresponsables, sclérosées. En réalité, leurs identités sont fluides et leurs pratiques, multiples. Certes ils sont connectés, mais ils le sont aussi avec les autres « dans le monde réel », d’ailleurs via les réseaux, derrière l’écran, il y a quelqu’un.

L’École n’est-elle pas en train de se laisser envahir par le numérique ? Il y a précisément, répond Anne Cordier, possibilité d’une sensibilisation aux logiques économiques en jeu. Deux postures sont offertes : soit je suis agi par le système, soit je suis acteur du système, y compris économique. Dans ce dernier cas, on peut contourner, avoir conscience et alerter, fédérer et résister. Toute innovation technologique produit d’ailleurs de l’utopie et de la contre-utopie. Il n’est plus temps de se demander s’il faut être pour ou contre le numérique : on y est ! Si l’École ne mène pas une véritable éducation en la matière, elle va créer d’inacceptables inégalités de maîtrise, d’usage, de réflexion. La question, ce n’est pas pour ou contre, c’est comment. Pour Antonin Cois aussi, l’enjeu par exemple d’une éducation à une conscience critique des algorithmes est presque politique. D’ailleurs il faut dépasser les stéréotypes : il y a actuellement un jeune You Tuber (Accropolis) qui commente les questions d’actualité au gouvernement avec toute la rhétorique du support choisi. Dorie Bruyas insiste : l’enjeu, c’est d’entrer dans une posture critique. On peut faire que l’EMI soit un agent subversif pour l’éducation tout court.

Les enfants dès leur plus jeune âge, nous rappelle Anne Cordier, baignent dans un milieu : celui des écrans, en réalité celui de l’écrit, donc d’un sens à déchiffrer et coproduire. Puissent tous les acteurs s’en rendre compte, tant, comme l’a rappelé au final Jean-Louis Durpaire, « l’Ecole n’est pas si numérique que cela », tant « elle a encore besoin de se transformer. »

 

Jean-Michel Le Baut

 

 

 

Conférence EMI 2017 : Nouveaux enjeux, nouveaux dispositifs ?

 

A des adolescents immergés dans la culture numérique il convient d’apprendre à nager : l’Éducation aux Medias et à l’Information (EMI) est ainsi devenue un impératif pédagogique pour tous. Comment aider les élèves à résister aux possibles manipulations et désinformations du web ? Comment favoriser une démarche active de publication en ligne ? Comment former les enseignants eux-mêmes à ces nouvelles finalités et à ces nouveaux dispositifs ? Exemples de réponses dans un atelier de la conférence nationale « Cultures Numériques et de l’Éducation aux Médias et à l’Information » qui se déroule à l’ENS-IFE de Lyon du 9 au 11 janvier 2017.

 

Face au complotisme

Professeur de lettres-histoire en lycée professionnel, désormais directeur de l’atelier Canopé Orléans-Tours, Nicolas Le Luherne raconte sa démarche : celle d’un enseignant qui évolue face à ses propres erreurs, et qui fait ainsi évoluer son enseignement. Ce que Nicolas Le Luherne a cherché à montrer durant cet atelier, c’est un processus de réflexion qui l’a conduit à travailler avec ses élèves sur le complotisme et ses mécanismes. Le point de départ est ce qu’il qualifie d’erreur : avoir dit de manière péremptoire à l’un de ses élèves que les Illuminati n’existaient pas, et se retrouver un peu dépourvu face à la demande de l’élève de prouver ce qui n’existe pas. Il s’est alors plongé dans quelques articles théoriques qui lui ont permis de comprendre que nos « biais cognitifs nous piègent » et que si l’on est prédisposé à croire quelque chose, on va être amené à le croire. Dès lors il faut déconstruire nos objets de valeur.

La place de l’enseignant est de plus en plus indispensable : c’est un expert, qui accompagne et modélise. D’autant plus que la culture populaire baigne dans le complot (le stratège de Koh Lantha, ou des séries comme « Personn of interest », « Games of Thrones »…). Informations secrètes, intox rumeurs et fausse nouvelles : le complot est un storytelling et il y a tout un travail à faire sur cette question. Le projet mené avec les élèves, pour décoder le complotisme et son langage, son écriture, s’est ainsi inscrit dans un temps long, dans un parcours initiatique découvrant non seulement les pièges tendus par les biais cognitifs mais également la nécessaire humilité de l’enseignant qui, à défaut de pouvoir toujours convaincre, accompagne et modélise.

 

Un établissement, un blog ?

« Blogue ton école, ton collège, ton lycée » : tel est le projet présenté par Fouzia Sahili, conseillère en numérique pour la DANE de Dijon et correspondante Magistère pour l’académie de Dijon. L’objectif premier était de répondre à la demande ministérielle de créer un média par établissement, ce qui a pris la forme d’un concours de blog, ouverts à tous les niveaux, premier et second degré, mais aussi aux écoles du partenaire, la Mission laïque. Les thèmes de ce concours sont libres et amènent une grande diversité : promotions de filières, sujets scientifiques, journal de bord de l’établissement ou encore Première Guerre Mondiale, par exemple. La phase d’écriture dure jusqu’à mi mai, date à partir de laquelle le jury délibère.

Mais ce concours n’aurait sans doute pas eu le succès qu’il rencontre sans l’accompagnement des équipes sur le terrain. Cet accompagnement a pris la forme d’un blog d’appui et des formations : ainsi sept parcours de formation hybride assurées par des conseillers de la DANE et des formateurs de toutes les disciplinaires ont été mis en place, formateurs tous été formés à l’ingénierie de formation à distance et à ses caractéristiques. Des apports théoriques, une mise en réflexion/ cas pratique/ co-construction d’un scénario pédagogique à mettre en œuvre avec les élèves, et un prolongement est possible par un accompagnement individualisé. Cinq domaines étaient abordés dans ces formations, plus ou moins développés en fonction des besoins : les droits à l’image et le droit d’auteur, l’identité numérique, la recherche d’information et l’esprit critique et la veille informationnelle. Selon Fouzia Salihi, l’avantage de ces formations hybrides était de pouvoir proposer des apports théoriques, une mise en réflexion, l’étude de cas pratique et la co-construction d’un scénario pédagogique à mettre en œuvre avec les élèves. Un prolongement est possible par un accompagnement individualisé à l’issu de cette formation.

 

Parcours de formation pour les enseignants

Laurence Berne et Hélène Bruneau, professeures documentaliste dans l’académie de Grenoble, présentent un parcours de formation hybride, destiné à des enseignants de toutes disciplines. Ce parcours sera déployé et mis en œuvre par des formateurs de toutes disciplines, en fonction de leurs compétences propres. Il vise à proposer des apports théoriques afin qu’une culture commune et des références communes se créent, mais il veut également proposer des exemples concrets d’usages et de pratiques. Les formations en présentiel sont l’occasion pour chacun de travailler autour d’un des axes proposés (éducation à la recherche documentaire, identité numérique …), en interdisciplinarité. Ces scénarios bâtis lors du présentiel sont ensuite déposés sur la plateforme Magistère, avec la grille d’évaluation, et viennent ainsi nourrir la réflexion commune. Un deuxième niveau de ce parcours est proposé, pour les équipes de bassin ou en établissement, afin que le scénario ainsi construit en animation puisse trouver sa réalisation dans un projet d’établissement ou ou dans un projet interdegré.

 

Delphine Barbirati

 

Le projet Face au complotisme

https://prezi.com/dyxtepbsimo7/faire-face-au-complotisme-eduquer-a-lesprit-critique/

Le blog associé au concours Blogue ton école

http://blogue-ton-ecole.ac-dijon.fr/

Le site de la Conférence EMI

http://emiconf.ens-lyon.fr/

 

 

 

Conférence EMI : “Nous ne sommes pas des Digital Natives”

 

Qu’on se le dise : “Les Digital Natives n’existent pas ! ” Anne Cordier le clame haut et fort lors de la conférence nationale “ Cultures Numériques et de l’Éducation aux Médias et à l’Information” organisée à l’ENS-IFé de Lyon (9 et 10 janvier 2017). Il faut arrêter de véhiculer ce concept de “Digital Natives” et s’intéresser aux pratiques hétérogènes des élèves. Il faut aussi développer la littératie numérique en stimulant la curiosité, le plaisir et non la peur du web.

 

Selon Anne Cordier, cette croyance (popularisée par Marc Prensky) qui est encore largement partagée a un double impact négatif. Les équipes éducatives convaincues que les jeunes maîtrisent mieux qu’eux les usages du numérique considèrent que les élèves n’ont pas besoin d’être formés. L’autre conséquence, et non des moindres, est que les jeunes n’osent pas avouer leur non maîtrise du numérique. Cette vision erronée des pratiques informationnelles est vécue comme une injonction par les élèves qui préfèrent s’autocensurer et coller à cette représentation “de natif du numérique expert” qui leur est prêtée.

Les travaux d’Anne Cordier permettent de mieux appréhender les pratiques informationnelles et ainsi de mieux former les élèves. Les entretiens qu’elle a menés dans des établissements scolaires du Nord de la France l’ont conduite à la conclusion suivante : le maillon faible des pratiques informationnelles des jeunes est l’évaluation de l’information.

Elle évoque un site web, “Se coucher moins bête “, très fréquenté par “des jeunes qui recherchent les informations qui les branchent”. Ce site est considéré plus fiable que l’encyclopédie Wikipédia car “les informations ont l’air plus vraies que l’encyclopédie collaborative où n’importe qui peut écrire”. Anne Cordier précise à quel point le dénigrement injustifié de Wikipédia nuit à la réflexion des élèves : “ce site web est le seul présenté comme non fiable par les jeunes que j’ai interviewés”.

Un autre point important révélé par les déclarations des jeunes interviewés est l’importance du réseau familial : relais du discours de prévention ; imitation de pratiques ; explications techniques en particulier dans les milieux sociaux les plus aisés.

Dans certains contextes familiaux, le Web bouleverse les phénomènes de socialisation : une forme de rétro-socialisation apparaît. Les jeunes forment/informent leurs parents qui modifient leurs pratiques notamment vis-à-vis des réseaux sociaux.

Les repères médiatiques sont eux aussi bousculés. Anne Cordier note une méfiance des jeunes vis à vis de la télévision (“le média à papa”). Celle- ci est perçue comme un médium du non choix et un outil de lobotomisation des “no life” que sont les “gens coincés devant leur télévision”.

Les moyens privilégiés pour s’informer sont désormais les réseaux sociaux numériques. On ne recherche pas l’information : elle s’affiche sur le “mur”.

Youtube est devenu le “couteau suisse de la recherche d’information” : telle cette étudiante qui visionne -selon ses envies et besoins- “Enjoy Vloggeurs”, “Cours Seko” pour compléter son cours d’économie ou encore “Hygiène mentale”.

Les expériences d’EMI à l’École doivent éviter l’instrumentalisation de l’information et des médias. Anne Cordier insiste sur la nécessité de se prémunir d’une vision technique : les outils servent le scénario pédagogique et non l’inverse.

 

Éviter l’entrée par “les dangers d’Internet”

L’entrée par les dangers est à bannir. Pourquoi l’information et les médias font-ils peur ? La diversité, la pluralité de la presse et des médias ne sont-elles pas un atout ? La menace ne serait-elle pas plutôt dans les États qui musellent les médias et limitent l’accès à l’information ?

Il est trop rare encore de voir l’EMI abordé sous l’angle de la création, du plaisir et de la curiosité : une approche pourtant bien plus professionnelle que celle des “Dangers d’Internet”…

Selon les élèves interviewés par Anne Cordier, créer des projets dans le cadre de l’EMI leur permet de laisser leur empreinte, d’être fier de ce qu’ils font, de ressentir du plaisir à apprendre.

Anne Cordier regrette le fait que peu d’enseignants cadrent la formation aux Médias et à l’Information. Les professeurs documentalistes sont parmi les rares enseignants à formaliser l’EMI. Un élève interviewé déclare à propos d’un enseignant documentaliste : “Il m’a aidé à trier l’info, à réfléchir à nous questionner sur l’information quand on est surchargé par la télé et les réseaux sociaux. Les cours sont très riches et c’est un prof qui m’a marqué.”

 

Et les parents, sont-ils des “Digital Immigrants” démunis ?

Comment rassurer les parents sur le fait que même s’ils ne sont pas experts, ils peuvent accompagner leurs enfants? Lors de la conférence nationale, Virginie Sassoon présente un axe d’action du CLEMI à ce jour inédit : agir en direction des parents et hors temps scolaire. Une enquête nationale récente (décembre 2016) menée auprès de familles d’élèves (86 entretiens qualitatifs et 2038 questionnaires en ligne) confirment l’attente forte des familles vis-à-vis de l’École : 78% déclarent attendre une formation Éducation aux Médias au sein des établissement scolaire.

 

Cinq préoccupations majeures ressortent de cette enquête.

-Comment maîtriser le temps dédié aux écrans en famille ?

-Comment conseiller ses enfants sur l’usage des réseaux sociaux?

-Comment apprendre à ses enfants à s’informer ?

-Comment protéger des images violentes et pornographiques et en parler avec eux?

-Quel dialogue et quelles actions initier avec l’École et les associations en tant que parents d’élèves sur ces questions?

 

Ces cinq thèmes vont structurer un guide à destination des parents. “Le guide de survie de la famille Tout-Écran” mise sur des approches plurielles (sociologues, pédagogues,…), un ton non moralisateur. Il évite de reproduire une approche institutionnelle classique empreinte de jugement et d’injonction. L’approche est inclusive et tente de prendre en compte les transformations des contours de la parentalité. Ce guide de “survie” sera diffusé en mars 2017 lors de la Semaine de la presse et des médias à l’école.

 

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About Raymond Morel (2122 Articles)
Raymond Morel is a member of the Board of Directors at SI and is President of Social-IN3, a cooperative of a researchers’ convinced of the need to address new challenges of today's Information Age, which is slowly and surely modify the entire society.

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